XIII Suites récurrentes un+1 = ƒ(un) et limites
Au chapitre XI, nous avons vu comment montrer qu'une suite récurrente converge, avec le théorème de la limite monotone. Mais ce théorème ne donne pas la valeur de la limite.
Dans ce chapitre, nous apprenons à calculer cette limite, grâce au théorème du point fixe.
1) Théorème du point fixe
Soit ƒ une fonction et (un)n≥a une suite définie par son premier terme ua et pour tout n ≥ a, un+1 = ƒ(un).
Si la suite (un) converge vers un réel ℓ et si la fonction ƒ est continue en ℓ, alors ƒ(ℓ) = ℓ.
On dit que ℓ est un point fixe de ƒ : c'est une solution de l'équation ƒ(x) = x.
Idée de la démonstration : si un tend vers ℓ, alors un+1 tend aussi vers ℓ. Comme ƒ est continue en ℓ, ƒ(un) tend vers ƒ(ℓ). Or un+1 = ƒ(un), et une suite ne peut pas avoir deux limites différentes, donc ƒ(ℓ) = ℓ.
Attention : le théorème suppose que la suite converge. Il faut d'abord démontrer que la suite converge (par exemple avec le théorème de la limite monotone), et seulement ensuite résoudre ƒ(x) = x.
Soit u0 = 1 et un+1 = 2un, c'est-à-dire ƒ(x) = 2x.
L'équation ƒ(x) = x s'écrit 2x = x, elle a pour seule solution x = 0.
Pourtant la suite ne tend pas vers 0 : un = 2n tend vers +∞ (chapitre XII). Le théorème ne s'applique pas, car la suite ne converge pas.
Reprenons la suite du chapitre XI : u0 = 1 et un+1 = √(2 + un).
Nous avons démontré qu'elle est croissante et majorée par 2, donc qu'elle converge vers un réel ℓ avec 1 ≤ ℓ ≤ 2.
La fonction ƒ : x ↦ √(2 + x) est continue sur [−2 ; +∞[, donc en ℓ. D'après le théorème du point fixe, ƒ(ℓ) = ℓ :
√(2 + ℓ) = ℓ ;
d'où 2 + ℓ = ℓ² (en élevant au carré, ℓ étant positif) ;
d'où ℓ² − ℓ − 2 = 0, c'est-à-dire (ℓ − 2)(ℓ + 1) = 0 ;
d'où ℓ = 2 ou ℓ = −1.
Comme ℓ ≥ 1, nous avons ℓ = 2. La conjecture du chapitre XI est démontrée : limn→+∞ un = 2.
2) Méthode complète sur un exemple
Reprenons la suite de l'exemple 1 du chapitre VII :
u0 = −1 et pour tout n ∈ ℕ, un+1 = .
Pour tout n ∈ ℕ, un+1 = ƒ(un) avec ƒ(x) = (3 + 2x) / (2 + x), définie sur ℝ \ {−2}.
a) Étude de la fonction ƒ
ƒ est dérivable sur ]−2 ; +∞[ et pour tout x > −2,
ƒ'(x) = [2(2 + x) − (3 + 2x) × 1] / (2 + x)² = 1 / (2 + x)² > 0.
Donc ƒ est strictement croissante sur ]−2 ; +∞[, et en particulier sur [−1 ; +∞[.
b) Points fixes et intervalle stable
Cherchons les solutions de ƒ(x) = x pour x > −2 :
(3 + 2x) / (2 + x) = x ⇔ 3 + 2x = x(2 + x) ⇔ 3 + 2x = 2x + x² ⇔ x² = 3 ⇔ x = √3 ou x = −√3.
Or −√3 ≈ −1,732 et √3 ≈ 1,732. Vérifions : ƒ(√3) = (3 + 2√3) / (2 + √3) = √3(√3 + 2) / (2 + √3) = √3.
Calculons aussi ƒ(−1) = (3 − 2) / (2 − 1) = 1.
Soit I = [−1 ; √3]. ƒ est croissante sur I, donc pour tout x ∈ I, ƒ(−1) ≤ ƒ(x) ≤ ƒ(√3), c'est-à-dire 1 ≤ ƒ(x) ≤ √3.
D'où ƒ(I) ⊂ [1 ; √3] ⊂ I : l'intervalle I est stable par ƒ (voir le chapitre V).
c) Monotonie et encadrement par récurrence
Soit l'énoncé P(n) de variable n suivant : « −1 ≤ un ≤ un+1 ≤ √3 », montrons qu'il est vrai pour tout entier n ≥ 0.
Récurrence :
i) u0 = −1 et u1 = ƒ(−1) = 1, donc −1 ≤ u0 ≤ u1 ≤ √3 et P(0) est vrai.
ii) Soit p un entier ≥ 0 tel que P(p) soit vrai, nous avons donc par hypothèse −1 ≤ up ≤ up+1 ≤ √3.
ƒ est croissante sur I et les nombres −1, up, up+1, √3 sont dans I, donc :
ƒ(−1) ≤ ƒ(up) ≤ ƒ(up+1) ≤ ƒ(√3) ;
d'où 1 ≤ up+1 ≤ up+2 ≤ √3 ;
d'où −1 ≤ up+1 ≤ up+2 ≤ √3.
Donc P(p+1) est vrai.
Conclusion : pour tout n ∈ ℕ, −1 ≤ un ≤ un+1 ≤ √3. La suite est croissante et majorée par √3.
d) Convergence
La suite (un) est croissante et majorée, donc d'après le théorème de la limite monotone (chapitre XI), elle converge vers un réel ℓ.
Comme −1 ≤ un ≤ √3 pour tout n, en passant à la limite, −1 ≤ ℓ ≤ √3.
e) Calcul de la limite
ƒ est une fonction rationnelle définie sur ℝ \ {−2}, donc continue sur ]−2 ; +∞[, donc continue en ℓ puisque ℓ ≥ −1.
D'après le théorème du point fixe, ƒ(ℓ) = ℓ, donc ℓ = √3 ou ℓ = −√3.
Or ℓ ≥ −1 > −√3, donc ℓ = √3.
Conclusion : limn→+∞ un = √3.
Les premiers termes vont bien dans ce sens : u0 = −1 ; u1 = 1 ; u2 = 5/3 ≈ 1,667 ; u3 = 19/11 ≈ 1,727 ; u4 = 71/41 ≈ 1,7317 ; et √3 ≈ 1,7321.
Pour étudier la limite d'une suite un+1 = ƒ(un), on procède en cinq étapes :
- on étudie les variations de ƒ et on cherche les solutions de ƒ(x) = x ;
- on trouve un intervalle I qui contient u0 et tel que ƒ(I) ⊂ I ;
- on démontre par récurrence que la suite est monotone et reste dans I ;
- on conclut qu'elle converge avec le théorème de la limite monotone ;
- on calcule la limite ℓ avec le théorème du point fixe, en choisissant parmi les solutions de ƒ(x) = x celle qui est dans l'intervalle où se trouve ℓ.
3) Démonstration d'une conjecture du chapitre III
Au chapitre III, nous avons étudié la suite (un)n≥0 définie par :
u0 = 1 et pour tout n ∈ ℕ, un+1 = φ(un) = , avec φ(x) = x/3 + 2.
La lecture du graphique nous avait conduits à penser que la suite est strictement croissante, majorée par 3, et que limn→+∞ un = 3. Cette conjecture n'avait pas été démontrée : nous allons maintenant le faire.
a) Vérification numérique
| n | 0 | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| un | 1 | 7/3 | 25/9 | 79/27 | 241/81 | 727/243 | 2185/729 | 6559/2187 |
| valeur approchée | 1 | 2,3333 | 2,7778 | 2,9259 | 2,9753 | 2,9918 | 2,9973 | 2,9991 |
Les termes augmentent et se rapprochent de 3, sans le dépasser : les calculs confirment la conjecture, mais ne la démontrent pas.
b) La suite est strictement croissante et majorée par 3
La fonction φ : x ↦ x/3 + 2 est affine de coefficient 1/3 > 0, donc elle est strictement croissante sur ℝ. De plus φ(3) = 3/3 + 2 = 3.
Soit l'énoncé P(n) de variable n suivant : « un < un+1 < 3 », montrons qu'il est vrai pour tout entier n ≥ 0.
Récurrence :
i) u0 = 1 et u1 = 7/3 ≈ 2,333, donc u0 < u1 < 3 et P(0) est vrai.
ii) Soit p un entier ≥ 0 tel que P(p) soit vrai, nous avons donc par hypothèse up < up+1 < 3.
φ est strictement croissante sur ℝ, donc elle conserve les inégalités strictes :
φ(up) < φ(up+1) < φ(3) ;
d'où up+1 < up+2 < 3.
Donc P(p+1) est vrai.
Conclusion : pour tout n ∈ ℕ, un < un+1 < 3. La suite est strictement croissante et majorée par 3 : la première partie de la conjecture est démontrée.
c) La suite converge vers 3
La suite (un) est croissante et majorée par 3, donc d'après le théorème de la limite monotone, elle converge vers un réel ℓ.
La fonction φ est affine, donc continue sur ℝ, en particulier en ℓ. D'après le théorème du point fixe, φ(ℓ) = ℓ :
ℓ/3 + 2 = ℓ ;
d'où 2 = ℓ − ℓ/3 = 2ℓ/3 ;
d'où ℓ = 3.
Conclusion : limn→+∞ un = 3. La conjecture du chapitre III est démontrée.
Nous retrouvons l'abscisse du point A(3 ; 3), intersection de la droite y = x/3 + 2 et de la droite y = x.
Le paragraphe suivant donne une deuxième démonstration, avec une formule explicite de un.
4) Suites arithmético-géométriques
Ces suites ont aussi leur propre page, avec d'autres exemples (population, emprunt) : suites arithmético-géométriques.
Une suite (un)n≥0 est arithmético-géométrique s'il existe deux réels a et b tels que pour tout n ∈ ℕ, un+1 = a un + b.
Si a = 1, la suite est arithmétique de raison b ; si b = 0, elle est géométrique de raison a. Nous supposons maintenant a ≠ 1.
a) Le point fixe
La fonction ƒ est ici ƒ(x) = ax + b. Cherchons la solution de ƒ(x) = x :
ax + b = x ⇔ b = x − ax ⇔ b = (1 − a)x ⇔ x = b / (1 − a), car a ≠ 1.
Notons ℓ = . Nous avons donc aℓ + b = ℓ.
b) La suite auxiliaire
Si a ≠ 1 et ℓ = b / (1 − a), la suite (vn) définie par vn = un − ℓ est géométrique de raison a. Pour tout n ∈ ℕ, un = ℓ + (u0 − ℓ) × an.
Démonstration
Pour tout n ∈ ℕ,
vn+1 = un+1 − ℓ = (a un + b) − (aℓ + b) car ℓ = aℓ + b ;
vn+1 = a un − aℓ = a(un − ℓ) = a vn.
La suite (vn) est donc géométrique de raison a et de premier terme v0 = u0 − ℓ, d'où pour tout n ∈ ℕ, vn = (u0 − ℓ) × an.
Et un = vn + ℓ = ℓ + (u0 − ℓ) × an.
c) Limite selon a
D'après le chapitre XII sur la limite de an, avec u0 ≠ ℓ :
- si −1 < a < 1, limn→+∞ an = 0 donc limn→+∞ un = ℓ ;
- si a > 1, la suite tend vers +∞ si u0 > ℓ et vers −∞ si u0 < ℓ ;
- si a ≤ −1, la suite n'a pas de limite.
Si u0 = ℓ, la suite est constante égale à ℓ, comme nous l'avons vu au chapitre VI.
Au chapitre VI, nous avons étudié la suite définie par u0 = 15 et pour tout n ∈ ℕ, un+1 = 1/5 un + 10. Nous avions montré qu'elle est strictement décroissante, et qu'elle est constante seulement si u0 = 12,5.
Ici a = 1/5 et b = 10, donc ℓ = 10 / (1 − 1/5) = 10 / (4/5) = 10 × 5/4 = 12,5.
La suite vn = un − 12,5 est géométrique de raison 1/5 et de premier terme v0 = 15 − 12,5 = 2,5.
D'où pour tout n ∈ ℕ, un = 12,5 + 2,5 × (1/5)n.
Vérifions : u1 = 12,5 + 2,5 × 1/5 = 12,5 + 0,5 = 13, comme au chapitre VI.
Comme −1 < 1/5 < 1, limn→+∞ (1/5)n = 0 et donc limn→+∞ un = 12,5.
La suite u0 = 1, un+1 = un/3 + 2 est arithmético-géométrique avec a = 1/3 et b = 2.
ℓ = 2 / (1 − 1/3) = 2 / (2/3) = 3, et v0 = u0 − 3 = −2.
D'où pour tout n ∈ ℕ, un = 3 − 2 × (1/3)n.
Vérifions : u1 = 3 − 2/3 = 7/3 et u2 = 3 − 2/9 = 25/9, comme au chapitre III.
Comme −1 < 1/3 < 1, limn→+∞ un = 3. Cette formule montre aussi que un < 3 pour tout n, puisque 2 × (1/3)n > 0.
Exercices
Exercice XIII.1
On reprend la suite de l'exercice XI.2 : u0 = 2 et pour tout n ∈ ℕ, un+1 = 2un / (1 + un).
On a démontré que pour tout n ∈ ℕ, 1 ≤ un+1 ≤ un ≤ 2, et que la suite converge vers un réel ℓ.
Calculer ℓ.
Exercice XIII.2
Une revue compte 1000 abonnés au départ. Chaque année, 10 % des abonnés ne renouvellent pas leur abonnement et 300 nouveaux abonnés s'inscrivent. On note un le nombre d'abonnés au bout de n années, avec u0 = 1000.
1) Justifier que pour tout n ∈ ℕ, un+1 = 0,9 un + 300.
2) On pose vn = un − 3000. Montrer que (vn) est géométrique, puis exprimer un en fonction de n.
3) Déterminer la limite de la suite (un).
4) Écrire un programme qui affiche le nombre d'années au bout duquel le nombre d'abonnés dépasse 2900, et donner le résultat.
Exercice XIII.3
Soit la suite (un)n≥0 définie par u0 = 0 et pour tout n ∈ ℕ, un+1 = −0,5 un + 3.
1) Calculer u1, u2, u3, u4. La suite est-elle monotone ?
2) Exprimer un en fonction de n.
3) Déterminer la limite de la suite.
Corrections
Correction de l'exercice XIII.1
Soit ƒ(x) = 2x / (1 + x). ƒ est une fonction rationnelle définie sur ℝ \ {−1}, donc continue sur [0 ; +∞[.
Comme 1 ≤ un ≤ 2 pour tout n, en passant à la limite, 1 ≤ ℓ ≤ 2. Donc ƒ est continue en ℓ.
D'après le théorème du point fixe, ƒ(ℓ) = ℓ :
2ℓ / (1 + ℓ) = ℓ ;
d'où 2ℓ = ℓ(1 + ℓ) = ℓ + ℓ² (car 1 + ℓ ≠ 0) ;
d'où ℓ² − ℓ = 0, c'est-à-dire ℓ(ℓ − 1) = 0 ;
d'où ℓ = 0 ou ℓ = 1.
Comme ℓ ≥ 1, nous avons ℓ = 1.
Conclusion : limn→+∞ un = 1, ce que laissaient prévoir les premiers termes 2 ; 1,333 ; 1,143 ; 1,067 ; 1,032.
Correction de l'exercice XIII.2
1) Perdre 10 % des abonnés revient à multiplier par 0,9 ; on ajoute ensuite les 300 nouveaux abonnés. Donc un+1 = 0,9 un + 300.
2) La suite est arithmético-géométrique avec a = 0,9 et b = 300 ; son point fixe est ℓ = 300 / (1 − 0,9) = 300 / 0,1 = 3000.
Pour tout n ∈ ℕ,
vn+1 = un+1 − 3000 = 0,9 un + 300 − 3000 = 0,9 un − 2700 = 0,9(un − 3000) = 0,9 vn.
La suite (vn) est géométrique de raison 0,9 et de premier terme v0 = 1000 − 3000 = −2000.
D'où vn = −2000 × 0,9n et un = 3000 − 2000 × 0,9n.
3) −1 < 0,9 < 1, donc limn→+∞ 0,9n = 0 et limn→+∞ un = 3000.
À long terme, le nombre d'abonnés se rapproche de 3000.
4) Un programme possible :
n = 0
u = 1000
while u <= 2900:
u = 0.9 * u + 300
n = n + 1
print(n)Le programme affiche 29.
Vérifions avec la formule : un > 2900 ⇔ 2000 × 0,9n < 100 ⇔ 0,9n < 0,05. Or 0,928 ≈ 0,0523 et 0,929 ≈ 0,0471, donc u28 ≈ 2895 et u29 ≈ 2906.
Le nombre d'abonnés dépasse 2900 au bout de 29 années. La suite (0,9n) est décroissante, donc (un) est croissante et le nombre d'abonnés reste ensuite au-dessus de 2900.
Correction de l'exercice XIII.3
1) u1 = −0,5 × 0 + 3 = 3 ;
u2 = −0,5 × 3 + 3 = 1,5 ;
u3 = −0,5 × 1,5 + 3 = 2,25 ;
u4 = −0,5 × 2,25 + 3 = 1,875.
Nous avons u0 < u1 et u1 > u2 : la suite n'est ni croissante ni décroissante, elle n'est pas monotone.
La fonction ƒ(x) = −0,5x + 3 est décroissante : la construction graphique tourne autour du point d'intersection avec la droite y = x, c'est une construction « en escargot ».
2) La suite est arithmético-géométrique avec a = −0,5 et b = 3, donc ℓ = 3 / (1 − (−0,5)) = 3 / 1,5 = 2.
La suite vn = un − 2 est géométrique de raison −0,5 et de premier terme v0 = 0 − 2 = −2.
D'où pour tout n ∈ ℕ, un = 2 − 2 × (−0,5)n.
Vérifions : u3 = 2 − 2 × (−0,125) = 2 + 0,25 = 2,25.
On retrouve que la suite n'est pas monotone : un+1 − un = −2 × (−0,5)n+1 + 2 × (−0,5)n = 2 × (−0,5)n × (0,5 + 1) = 3 × (−0,5)n, qui change de signe à chaque rang.
3) −1 < −0,5 < 1, donc limn→+∞ (−0,5)n = 0 et limn→+∞ un = 2.
La suite converge vers 2 sans être monotone : le théorème de la limite monotone ne s'applique pas ici, c'est la formule explicite qui permet de conclure.